08.06.2006

le projet de Fondation Solange Bertrand, le site, la "maison" et l'oeuvre...

schéma d’implantation de la fondation

Jusqu’aux avant-gardes du XXe siècle, les formes architecturales étaient liées à la tradition et à des types, qui les intégraient profondément à leurs contextes. Sans annihiler créativité architecturale, le recours au système typologique a permis longtemps un développement homogène de l’urbain. Pour ne pas accentuer une certaine “crise de la monumentalité” de l’architecture récente, le projet tente de respecter les rapports hiérarchiques urbains habituels. L’architecture est alors œuvre plus modeste, inféodée et en dialogue avec la ville.

L’analyse et le choix du lieu d’intervention, la butte des Tanneurs met à jour la nécessité d’une réflexion sur la reconstruction d’un tel site. L’essence du lieu est profondément urbaine, structurée par un bâti aujourd’hui absent. La zone de nos jours, certes agréablement arborée, n’est qu’un simple délaissé de la ville. Implanter une fondation n’est pas un acte anodin. Le projet se propose d’être un déclencheur urbain pour la zone. A l’inverse d’une vision du musée objet, nous décidons d’inscrire la fondation dans un cadre général d’intervention, un plan de reconstruction de la butte.

La reconstruction de la butte permettrait de redonner un statut aux différentes voies qui la traversent :
- la rue du Paradis, axe de circulation “haut” de la zone
- la rue de la Saulnerie, permettant une ascension agréable de la butte
- la rue des Tanneurs, axe de circulation au pied de la butte, devenant enfin un véritable boulevard urbain.
- Des venelles et passages en escaliers de moindre importance permettraient une porosité piétonne qui existait et dont on trouve la trace dans l’historique du lieu.
Cette densification se base sur les anciennes trames parcellaires de la zone. Cependant, il serait nécessaire dans ce nouvel aménagement de donner une hiérarchie aux espaces urbains en ménageant de nouveaux espaces publics. Ainsi, une place minérale se trouve à la rencontre de la rue du Paradis et de la rue de la Saulnerie . L’actuel parking du Conservatoire occupe l’emplacement d’anciens jardins , ceux ci pourraient alors être restitués. Ce jardin bénéficie de la même vue que l’actuel jardin des Tanneurs mais sa topographie plus plane est propice à cet usage. En cœur d’îlot, il serait mis en relation directe avec la Fondation. La reconstruction de la butte permettrait une couture urbaine dense en continuité du centre historique.


la “maison“…

La volumétrie et le gabarit de la Fondation respectent et s’assimilent volontairement aux typologies environnantes du quartier. Le projet tente d’être en continuité de l’architecture de la rue du Paradis. Il doit cependant se “démarquer”en tant que bâtiment public dans l’urbain. C’est l’écriture des façades qui va faire apparaître cette distinction. Un travail sur le langage des façades est entrepris afin de permettre le dialogue du bâtiment avec son environnement.

A l’ouest, face à l’opacité du volume des archives et à la monumentalité de la barre de la Miséricorde, le bâti de la Fondation offre une façade composée de deux registres longitudinaux nettement contrastés. De plain-pied avec la rue, le premier registre correspond au niveau d’accès au bâti. Il alterne vitrages et panneaux d’acier corten. Des volets perforés permettent l’occultation des baies et la protection du lieu. Le second registre se caractérise par son enduit coloré et sa très grande opacité. Cette opacité permet aussi la “protection” et l’isolation spatiale des espaces d’exposition.

A l’est, si la façade affiche trois niveaux, c’est seulement deux registres qui sont identifiables visuellement. Un premier registre d’“interface” avec la rue est défini par l’emploi de l’acier corten et un second registre est enduit. Par souci d’inscription dans la ville, des bandeaux vitrés verticaux viennent scander cette longue façade. Un auvent central permet de signaler l’entrée.
Les deux petits pignons latéraux sont conçus de manière différente. Ils doivent pouvoir fonctionner de deux manières : comme façades visibles de la Fondation dans un premier temps puis comme mur mitoyen dans la perspective d’une future reconstruction de la butte des Tanneurs.


parcourir et interroger l’œuvre…

Henri Ciriani nous rappelle que le musée possède trois composantes fondamentales : l’entrée, le parcours et la lumière. Ce sont ces trois paramètres qui servent de base à la définition de notre projet :

• L’entrée doit être le “moment” d’architecture de la visite, car le hall est une image du lieu, son espace de représentation. Seul espace qui offre une communication visuelle entre les trois niveaux, il doit permettre une orientation aisée du visiteur au sein de la Fondation - Permettre aussi de distinguer les pôles qui composent le programme - A la jonction des deux volumes bâti, l’entrée fonctionne aussi à chaque niveau comme une articulation spatiale du projet. Cet espace d’entrée sert aussi de sortie : ce regroupement impose alors un parcours en boucle.

• C’est justement autour du parcours que le projet muséographique se construit. En “boucle”, il est avant tout ici la matérialisation d’un itinéraire dans le projet et au sein même de l’œuvre du peintre. Il s’amorce dans des espaces plutôt réduits. Puis, un espace de transition central, surplombant l’entrée, bénéficie de vues généreuses sur l’environnement et permet un repos pour le regard. Puis la visite se poursuit par trois grandes salles, identiques en plan et consacrées à l’abstraction, conçues et dimensionnées en fonction des œuvres abstraites de Solange Bertrand. (voir ci dessus) La troisième et dernière salle n’est pas complètement introvertie et permet d’apercevoir une portion de ciel. Comme si, pour exprimer le dépouillement et la quête spirituelle de l’œuvre, le parcours aboutissait sur un vide et une lumière zénithale.

• Les apports de lumière tentent de servir au mieux l’idée de ce parcours. Pour ce qui est de la source lumineuse, Ciriani distingue deux fonctions : “il y a la lumière naturelle qui n’est que source de lumière, et il y a la source qui est en même temps paysage. C’est le concept de base autour duquel j’ai construit mes musées, le reste de leur apparence dépend du site, de la programmation et de l’économie du projet.” Nous souscrivons à cette idée dans le cadre de ce projet. Le choix muséographique en terme d’éclairement est de distinguer clairement deux ambiances lumineuses en fonction des deux volumes du projet qui abritent respectivement deux pôles de l’exposition (figuration et abstraction)…Dans les espaces consacrés à la figuration, les espaces sont éclairés artificiellement et c’est le haut des murs périphériques qui est éclairé, incitant à la déambulation. Par contre, dans les salles consacrées aux toiles abstraites c’est une lumière diffuse qui, couplée à des murs épais, donne une ambiance générale plus homogène, plus statique - plus abstraite -. Le but des percements verticaux (quasi meurtrières) qui rythment les espaces d’exposition et scandent le cheminement, est alors d’offrir des respirations visuelles.

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et en guise de conclusion....

“Par ce suprême échec que l’art est toujours, l’homme, éternel tricheur de lui-même, essaye de faire passer pour une réponse ce qui est condamné à demeurer comme une tragique interpellation.”
Romain Gary


L’approche de l’œuvre de Solange Bertrand est surprenante : la vitalité et la qualité certaine de sa production contrastent fortement avec la méconnaissance du peintre dans son pays. Constat d’échec ? Certainement pas car ce paradoxe constitue à nos yeux la preuve de l’acharnement et de l’intégrité d’une artiste, toujours en quête d’absolu. Sans carriérisme aucun, elle livre depuis près de 60 ans une esthétique qui lui est propre, son style. L’œuvre fait son chemin et doit encore rejoindre sa juste place dans l’histoire de nos arts.

Le site d’implantation choisi à Metz est à l’image de l’œuvre de l’artiste, stratifié, riche et construit par les superpositions des traces urbaines et historiques. Limite de la ville, il serait un lieu exceptionnel de présentation des peintures de Solange Bertrand mais aussi un complément d’envergure à la vie culturelle de la cité.

Ce projet de Fondation se voudrait comme un hommage à l’œuvre d’un artiste et à son itinéraire, en proposant un espace adapté à sa production. Il tente également d’être un argument permettant de déclencher un nouveau débat autour de sites urbains que l’on délaisse accusant ainsi notre incapacité flagrante à projeter sur l’ancien. L’implantation du projet dans l’urbain est alors une provocation et soulève des questions : comment construire une architecture neuve en centre historique ? Comment exploiter des contraintes physiques aussi fortes au réel bénéfice d’espaces d’expositions ? Réinvestir des sites dont la substance même est bâtie, urbaine et dense est un véritable enjeu pour nos villes : à l’époque du respect et de la sauvegarde de l’environnement, la nécessité de reconstruire la ville sur elle-même devient évidente, et ce type de sites constituent des réserves foncières et urbaines exceptionnelles.

Les liens qui pourraient être tissés entre l’œuvre et le site dépassent largement le simple cadre architectural de la “maison”, du bâti de la Fondation. Son architecture matérialise déjà un double devoir : s’inscrire dans l’urbain et s’adapter à l’œuvre : peut-être qu’une réconciliation est alors possible entre le public et une certaine vision de la modernité. Donner un espace généreux aux œuvres de Solange Bertrand, c’est permettre d’accomplir un vrai travail scientifique, pédagogique et culturel sur sa production. Donner un espace aux œuvres, c’est donner au visiteur une possibilité de les appréhender véritablement, et enfin de pouvoir les interroger.

Si la Fondation joue un rôle primordial de conservation et de préservation d’un patrimoine et d’un héritage artistique, elle répond aussi pleinement, tel un musée, aux aspirations de la société contemporaine. C’est alors la liberté de déambuler parmi les œuvres d’art qui attire le public dans un nouveau lieu…de spiritualité.

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le choix du terrain d'implantation : au sommet de la butte des Tanneurs à Metz...

choix du terrain

Le choix se fait volontairement vers un terrain “délaissé” dans le centre ancien de la ville de Metz. Différentes raisons orientent ce choix :

-la thématique des limites, des frontières, prégnantes sur le site comme dans les œuvres de Solange Bertrand. En effet, le terrain occupe l’emplacement des anciennes murailles d’enceinte de la ville. Le site, historiquement en marge ( le site domine l’ancien quartier des Tanneurs), a longtemps été ignoré, délaissé à l’image de l’œuvre du peintre dans sa région natale.
-les caractéristiques topographiques de la parcelle, contraintes par des limites urbaines fortes, le fort caractère historique et patrimonial du lieu.
-la double opportunité d’une telle implantation : pour la ville qui réemploient des espaces à fort potentiel historique et urbain et pour la Fondation qui s’implante sur un lieu central, à proximité d’autres institutions culturelles d’envergure (Musées, FRAC, Conservatoire, Institut d’écologie, archives de la ville, groupes scolaires…)

Le site choisi occupe le flanc sud-est de la colline Sainte Croix, berceau historique de la ville de Metz. Le terrain domine un jardin à étage, le jardin des Tanneurs. Le terrain est une longue bande Nord-Sud bordée par deux voies, une rue haute à l’ouest, la rue des Murs et une basse à l’est, la rue du Paradis. La topographie du lieu permet une vue en balcon sur l’environnement proche et aussi plus lointain de la cité : les toitures du vieux quartier Outre-Seille et vers les collines de Bellecroix.

Le terrain est actuellement un talus planté inutilisé, sans véritable usage. Cette situation exceptionnelle dans un tissu urbain ancien constitue une véritable opportunité foncière, architecturale, et urbaine. Ce type de lieu permettrait d’engager une réflexion sur la modernité architecturale et la re-densification urbaine en centre historique.


historique de la zone d’étude

Le site retenu est à la jonction de deux quartiers : Sainte Croix et Outre-Seille, le cœur antique de la cité et son extension médiévale. “A la fin du IIIème siècle, face au danger de nouvelles incursions barbares, les habitants de Divodurum élevèrent hâtivement des fortifications autour de la ville.” Le mur subit différentes attaques et incendies des barbares notamment des Huns en 451. L’actuelle rue des Murs est entièrement bâtie sur les substructions de ces premières murailles, sa forme et son tracé en découlent. D’ailleurs, “on disait jadis rue sur les murs” .

Au cours des siècles, la ville s’est étendue : au XIIIème siècle, la ville a triplé et une nouvelle enceinte, englobant les quartiers d’Outre-Seille et d’Outre-Moselle, est édifiée. C’est à partir de cette période que le quartier “Outre-Seille”, au-delà d’un bras de la Seille, devient le quartier des Tanneurs. “Ils y élevèrent des maisons adaptées à leurs travaux, avec une façade en bois sur la Seille, comportant plusieurs niveaux de cave” . Des jeux de niveaux et des maisons adossées permettaient d’absorber la topographie du site. Le site est occupé dans sa partie haute par un monastère franciscain, les Récollets. Le monastère va se développer progressivement autour de son fameux cloître .

L’activité des tanneries tombe en désuétude au cours du XIXème siècle, et le quartier va lentement se délabrer. En 1865, les jardins nord des Récollets sont remplacés par la construction d'un immense château d’eau destiné à alimenter en eau le quartier Outre-Seille. Ce réservoir en pierre permet l'édification d'un superbe jardin suspendu dominant la vieille ville. Au début du XXe siècle, sous l’annexion allemande, les autorités décident, dans leur souci de germaniser le centre ancien, d’assécher le bras de la Seille qui irriguait les anciennes tanneries: il crée ainsi la rue des Tanneurs et de la Basse-Seille.

Tout d’abord en 1930 puis en 1948, bon nombre de bâtisses s’effondrent suite au glissement de terrain de la butte des Tanneurs. Le terrain reste longtemps délaissé. Les Récollets deviennent en 1971 l’institut européen d’écologie. Dans les années 1980, le quartier des Tanneurs est reconstruit en béton accompagné d’un jardin à étage, le “jardin des Tanneurs”, aménagé à l’emplacement des constructions. Le jardin des Tanneurs se substitue également au tracé d’une portion de la rue de la Saulnerie aujourd’hui disparue. De nos jours, sur la partie haute du site, à l’intérieur de la première enceinte romaine, c’est le tissu urbain médiéval qui persiste, attestant d’une des plus grandes périodes architecturales et urbaines de la ville.

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